
Livourne, 1984 : les fausses têtes de Modigliani.
Été 1984. Livourne célèbre le centenaire de son enfant le plus célèbre, Amedeo Modigliani. Une vieille légende locale circule : en 1909, blessé par les moqueries de ses amis qui jugeaient ses sculptures grossières, le jeune artiste les aurait jetées dans le Fosso Reale, le canal de la ville.

Modigliani a surtout sculpté entre 1909 et 1914, fasciné par Brancusi et l'art africain, avant de se consacrer entièrement à la peinture. Il reste peu de pierres de sa main, et donc un formidable espace pour le rêve. La municipalité décide de draguer le canal.
Devant les caméras, la boue est remuée. Une première tête de pierre apparaît, puis une deuxième, puis une troisième. Visage allongé, nez fin, regard en amande : tout rappelle Modigliani. Des historiens de l'art renommés se prononcent : c'est authentique. La presse mondiale parle de la découverte du siècle, d'un chapitre inconnu de l'histoire de l'art.
Puis tout s'effondre. Trois étudiants livournais avouent avoir taillé l'une des têtes en quelques heures avec une perceuse Black & Decker, par plaisanterie. Pour le prouver, ils en sculptent une autre devant les journalistes. Peu après, un artiste local, Angelo Froglia, revendique les deux autres, comme une performance contre le monde de l'art.

Ce qui me fascine, ce n'est pas la farce, mais notre désir de croire. Un canal, un génie maudit, un trésor englouti : l'histoire était trop belle pour être vérifiée. Comme les experts face au faux Vermeer de Van Meegeren, on a vu ce que le cœur espérait.
Et si le véritable mystère était là ? Non pas qui a sculpté ces têtes, mais ce qui, en nous, était prêt à les croire vraies. L'art n'est jamais seulement un objet : c'est un miroir tendu à nos attentes.
Et vous, quelle œuvre rêveriez-vous de voir remonter des eaux ?
Henry de Toubeyre.
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